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Mercredi 30 décembre 2009 3 30 /12 /Déc /2009 11:59

Lors du banquet républicain du Croissant, le 21 novembre 2009, Jean-Marc SCHIAPPA, président de l'IRELP (Institut de Recherches et d'Etudes de la Libre Pensée) a fait l'intervention que nous reproduisons ci-dessous pour l'intérêt qu'elle représente dans la discussion entre socialistes. Nous sommes persuadés que nos lecteurs y trouveront un écho de leurs préoccupations et peut-être un début de réponse à des questions qu'ils se posent et auxquelles personne ne répond.

Jean-Marc Schiappa indique tout d'abord qu'il a eu l'opportunité de lire un certain nombre de livres publiés à l'occasion du 150 ième anniversaire de la naissance de Jaurès.

« La brochure de Georges Hoffmann tranche à double titre sur elles : à la différence de beaucoup d'autres, tout le côté luxueux et un peu frimeur n'existe pas. Par exemple, Dominique Jamet a fait un bouquin en hommage ou plutôt en dommages à Jaurès, qui explique que le socialisme et le travail de Jaurès en général, c'est une utopie.C'est un message politique fort. Il veut dire que le socialisme, ce n'est pas aujourd'hui, ce n'est pas pour ici, c'est jamais.

La brochure tranche aussi par la volonté importante et à bien des égards réussie, de voir en quoi le message de Jaurès peut nous être utile. Comme président de l'IRELP, je prendrai la question de la laïcité, question qui me paraît extrèmement importante. Il faut à mon avis indiquer dans l'Appel que vous voulez publier la place considérable de Jaurès dans l'élaboration, dans la rédaction, dans l'application de la loi du 9 décembre 1905 de séparation des églises et de l'Etat. Il disait : « Les questions laïques et les questions sociales sont indissolublement liées ».

Puisque nous sommes dans ce lieu symbolique qu'est le café du Croissant, je voudrais rappeler deux éléments qui me semblent extrèmement importants sur l'assasinat de Jaurès et le procès de son assassin. Toutes les personnes qui s'interessent un peu à ces choses sont stupéfiées : l'assassin de Jaurès a été acquitté. Comment se fait-il qu'il ait été acquitté? En travaillant sur ces questions, j'ai pu me procurer le compte-rendu du procès qui a été publié par la SFIO en 1919 au moment où les tensions qui allaient aboutir au congrès de Tours commencaient à se faire sentir. Il y a deux choses qui sont totalement méconnues. La première, c'est qu'un des témoins en faveur de Raoul Villain était Marc Sangnier, le fondateur du Sillon, le fondateur de la Démocratie chrétienne, dont se réclame toujours avec ferveur le courant rocardien. A ce procès, il dit « je fais un témoignage court », en conséquence de quoi, son intervention fait plusieurs pages. « Voilà bien des années que je n'ai pas vu Raoul Villain. C'était un jeune homme timide, mais nullement faible. J'imaginais au contraire que sous ses dehors réservés, il cachait une volonté tenace et impérieuse. Le caractère dominant de sa psychologie, c'était selon moi le désinteressement et la volonté inflexible de toujours mettre ses actes en conformité avec ses sentiments personnels. » Et il rajoute : « Le souvenir qui me reste de lui est celui d'un être tendu à suivre ce qu'il croyait être la vérité. Il a du se figurer absolument que Jaurès était un traitre qui allait perdre la France. Messieurs, comment un être droit, sincère et loyal a pu être amené à une si épouvantable et audacieuse conclusion? Ce n'est pas à moi de le dire ici (il n'est pas un peu jésuite pour rien) et je sortirais de mon rôle en vous apportant à ce sujet mon opinion personnelle. Ce qui me semble certain, c'est que toujours, même en accomplissant son crime, Villain a du avoir à coeur les injonctions de sa conscience (la conscience d'un assassin!). Je ne suis pas ici pour expliquer quelles peuvent être les circonstances atténuantes à son crime (c'est pourtant ce qu'il fait!) mais mon témoignage pour être sincère doit affirmer qu'il m'apparait impossible que Raoul Villain ait jamais accompli un acte mû par des motifs bas, je veux dire par intérêt, je veux dire par désir de faire parler de lui. Encore une fois, je n'ai pas suivi Raoul Villain pendant les quatre ans qui précédèrent l'acte qu'il a accompli, mais le souvenir que j'ai de lui est si net, si précis que je crois de mon devoir de rendre ce témoignage à sa valeur morale. » A-t-on encore besoin d'un avocat après une déclaration aussi nette?

Certes l'avocat et l'assassin, ce n'est pas la même chose. Mais quand on regarde le livre de Rocard en 1969 présentant le PSU, il dit : le PSU tire ses origines de La Jeune République. Il mentionne Sangnier; il ne dit rien du rôle de celui-ci dans le procès Jaurès. Quand Hamon et Rotman présentent la « deuxième gauche », ils mentionnent à plusieurs reprises, avec faveur, avec éloge, Sangnier mais ils ne disent rien sur son rôle dans la défense de l'assassin de Jaurès. L'assassin de Jaurès a eu plusieurs avocats. L'un d'eux était Zévaes, ancien socialiste. Et on est toujours étonné : comment se fait-il qu'un socialiste de nom ait pu défendre l'assassin de Jaurès? Mais quand on se penche sur la biographie de Zévaes, que découvre-t-on? Premièrement Zévaes n'est pas n'importe quel « socialiste » : il a refusé l'unité au congrès de 1905 et c'est là-dessus qu'il a rompu avec le courant socialiste. Et refusant cette unité avec les socialistes, dès 1914 il s'est engagé avec les partisans absolus de l'union sacrée, de la participation en permanence aux gouvernements bourgeois, scissionnant même là-dessus et créant avec d'autres un parti : le Parti Socialiste Français. Christian Phéline travaillant sur ces questions-là a expliqué que ce n'est pas un hasard si les membres du PSF se sont retrouvés dans les néos socialistes, le courant de Déat.

Et j'en arrive à un autre élément que je voudrais mentionner : il y a un livre, qui est sorti il y a un an à peu près, qu'à mon avis il faut lire, étudier, critiquer. C'est un livre extrêmement intelligent, extrêmement réactionnaire de Vincent Peillon, « La révolution française n'est pas terminée ». Méfions-nous, tout ce qui se passe n'est pas qu'une question de communication. Il y a une affirmation très nette dans tout ce livre de Vincent Peillon : il existe un socialisme français.

Or, il y a bien un socialisme en France, mais il n'y a pas de socialisme français. Vincent Peillon dit je veux travailler au renouvellement du socialisme français par opposition au socialisme allemand. Il dit très exactement la chose suivante : « Le socialisme français est un socialisme idéal et moral, propre à la France. (L'identité nationale n'est pas loin!). Le socialisme français dans sa grande majorité est évolutionniste, réformiste, pacifiste ». Bien évidemment le socialisme allemand est matérialiste, amoral, brutal, grossier, les parachutistes de Guy Mollet, etc...Il faut avoir un débat là-dessus, qu'on ne peut pas négliger, parce qu'il y a une continuité, on peut dire un peu brutalement, entre Zévaes, Marcel Déat et Vincent Peillon. Les trois considèrent qu'il y a un socialisme français, qu'il n'est pas un socialisme de lutte de classe, que c'est un socialisme d'association. Le livre de Vincent Peillon parle à plusieurs reprises d'association, de collaboration, de fraternisation entre les classes. Jaurès ne pensait pas cela. Le courant socialiste mondial ne pensait pas cela.

Et on en revient à Zévaes, l'avocat de Raoul Villain qui disait en refusant l'unité de 1905 : « Est-ce là la tactique du socialisme d'outre-gauche (pourquoi d'outre-gauche? L'Alsace-Moselle appartenait à l'Allemagne), obligé de se mouvoir sous le régime de fer d'un empire militaire et féodal? Est-ce que cette tactique peut convenir au socialisme français qui se développe aujourd'hui dans une République en plein travail d'évolution démocratique? »

Il n'y a pas de socialisme français, il y a un socialisme international. Chaque fois que Zévaes, Déat, Vincent Peillon et d'autres, parlent d'un socialisme français, c'est un socialisme de collaboration de classes, c'est un socialisme qui est l'inversion du socialisme. »

Par Jacobin - Publié dans : Défense du socialisme
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